TABLE RONDE n° 2
Femmes et pacifisme :
quelles alternatives à la violence ?
quelles solidarités féministes internationales ?
Dimanche 28 septembre 2003
Les débats sont menés par Chahla Chafiq, sociologue et écrivaine d'origine iranienne.
Elle rappelle le questionnement central du forum : quelle est la place et quel est le rôle des femmes dans la guerre ? Comme l'ont montré les films, les femmes peuvent dépasser le statut de victimes et intervenir en tant qu'actrices.
Elle présente les intervenantes :
Simone Landry, responsable de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté.
Norma Marcos, réalisatrice du film : " L'espoir voilé " sur la lutte des femmes en Palestine.
Marité Mariani, fondatrice de " Femmes contre la violence en Corse ".
Juliette Minces, sociologue, écrivain, militante de l'association " Negar, soutien aux femmes afghanes ".
Dominique Saillard, du centre de l'UNESCO pour le Pays Basque.

Simone Landry
Simone Landry, secrétaire générale de la section française de la Ligue prend la parole .
" Je rappelle, déclare-t-elle, que cette organisation, créée en 1905 par des femmes, s'oppose à toutes les guerres et demande une résolution pacifique de tous les conflits. La Ligue, rigoureusement opposée à la violence, veut travailler en vue d'une paix durable dans un environnement sain.
Cette O.N.G. favorise le dialogue et les négociations pour le désarmement, le renforcement des Nations Unies et la pleine participation des femmes. Ainsi parmi nos actions, actuellement, nous avons une section en Palestine et une autre en Israël pour obtenir la fin de l'occupation et la signature d'une paix juste.
Je veux insister sur la " Résolution 13-25 ", adoptée à l'unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies, le 31 octobre 2000, après le rapport du groupe de travail intitulé " Femmes, paix internationale et sécurité ", qui se décompose en quatre volets :
1. la participation des femmes dans toutes les prises de décision et processus de paix
2. l'approche " genre " et la formation des femmes dans le maintien de la paix
3. la protection des femmes
4. l'approche " genre " dans les systèmes de l'évaluation de l'O.N.U. et le mécanisme de mise en ouvre des programmes ".

Gauche : Chahla Chafiq
Droite : Marité Mariani

Chahla Chafiq remercie Simone Landry et remarque que les actions de la Ligue sont très intéressantes car elles prennent en compte la formation des femmes. Elle donne la parole à une autre intervenante.
Marité Mariani : " Il y a huit ans, après une pétition signée par plusieurs milliers de femmes corses l'association des femmes contre la violence en Corse est créée. Elle s'efforce de faire entendre la voix des femmes. L'association participe à divers mouvements européens dans un esprit de solidarité avec les femmes du monde entier qui luttent contre la corruption et la violence. L'association a créé un " Relais S.O.S. viol " au sein duquel elle reçoit les victimes pour briser le silence auquel étaient réduites les femmes en Corse. En matière de violences sexuelles, nous avons réussi à obtenir un recensement des agressions sexuelles et les plus graves sont aujourd'hui sanctionnées.
L'Association a également revendiqué pour les femmes le droit de vivre en paix en lançant le slogan : " Les armes au musée " pour lutter contre le surarmement des hommes corses. Je vous rappelle que deux cent quarante-sept personnes ont été abattues en Corse depuis dix ans et nous voulons nous opposer à l'amnistie des crimes de sang. La guerre est une consolidation du système patriarcal, il faut refuser la culture guerrière d’une société toujours plus militarisée".
Juliette Minces : " En visionnant les films, j'ai eu le sentiment de revivre les événements de ma vie. Enfant, j'ai été internée avec ma mère dans un camp dans le sud de la France. Les femmes avaient su recréer les activités habituelles pour lutter contre le désouvrement et le découragement.
Plus tard en Algérie, j'ai intégré les réseaux de soutien aux Algériennes et en 1995, l'Association " Plurielles, Algérie " que j'ai présidée pendant quatre ans, a soutenu les femmes algériennes en danger.
A Cristobal, j'ai assisté à la grande manifestation avec les Chiapas, où défilait un nombre considérable de femmes toutes plus actives, plus vivantes, plus joyeuses les unes que les autres, scandant des slogans en allaitant leur bébé.
Pour l'Afghanistan, je me suis engagée dans l'Association " Negar ". Sous le régime des Talibans, nous avons créé des écoles pour les filles dans le nord du pays. En juin 2000, nous avons organisé trois journées de rencontre entre des femmes afghanes réfugiées et une trentaine de femmes venues de France, des Etats-Unis, d'Algérie, d'Espagne. . .Réunies entre elles, trois cents femmes afghanes ont rédigé une charte : " La déclaration des droits fondamentaux des femmes afghanes ". Nous avons fait circuler cette charte dans le monde entier et nous avons obtenu des centaines de milliers de signatures dont celles des plus hautes personnalités.
Cette année 2003, en décembre, une réunion se tiendra à Kaboul et nous allons remettre aux autorités afghanes l'ensemble de ces soutiens en espérant que la constitution qui doit être rédigée ne fera pas l'impasse sur l'égalité entre les hommes et les femmes. Nous espérons que les femmes afghanes deviendront des citoyennes à part entière et que leurs droits ne seront pas rognés soit par la Charia, soit par le Code de la famille comme cela a été le cas en Algérie. Voilà les actions entreprises par " Negar " au cours de ces dernières années. Aujourd'hui, il est difficile de relancer une action internationale. Je ne pense pas que les femmes afghanes accepteraient de se laisser reprendre dans les filets d'une religion d'état (constitution avec l'Islam), nous savons que ces formes, de plus en plus archaïques, risquent de nuire à leur développement, à leur autonomie et à leur égalité ".

Norma Marcos

Chahla Chafiq : Je pense que l'identité exacerbée au moment de la guerre revient avec l'impact de l'Islam dans la négociation pour la nouvelle constitution. Tout dépendra du rapport de forces à l'intérieur de la société afghane. Face à ce nouvel enjeu très important autour de la loi islamique, il faut ouvrer pour que la solidarité internationale continue de lutter contre l'enfermement, l'isolement et apporte des réponses aux questions économiques et politiques.
Dominique Saillard : " Je réside au Pays Basque depuis dix-huit ans et je travaille pour l'UNESCO depuis cinq ans. Je vais commenter ce qui se passe au Pays basque dans une optique pacifiste et féministe.
Pourquoi les femmes n'ont-elles pas encore revendiqué un rôle dans cette transformation du conflit ? Quels sont les obstacles à une intervention constructive ? Dans les luttes armées le but des parties opposées est d'éliminer les positions intermédiaires, c'est le cas dans ce conflit. La réaction du pouvoir espagnol, (très à droite) depuis 1996, est un refus total de dialoguer, en niant l'existence du conflit, la stratégie est de criminaliser toutes les actions, elles sont dites terroristes. Le gouvernement procède à des fermetures de partis politiques, de journaux ; les médias sont contrôlés et toute initiative qui ne soutient pas la politique gouvernementale est attaquée.
De son côté, le mouvement de libération nationale basque dont le groupe le plus connu est l'E.T.A. justifie la violence comme seul recours pour faire valoir son point de vue. L'attitude répressive de la police renforce le recrutement de jeunes qui veulent intégrer le mouvement. L'E.T.A. utilise des stratégies de lutte armée et refuse de les remettre en cause.
Il semble que l'attitude des uns renforce l'attitude des autres et cette spirale vicieuse est dans une impasse. Après une trêve d'un an, en 1999, la lutte a repris. Quel est le rôle des femmes ? Beaucoup d'entre elles sont lasses des discussions du type : sommes-nous ou non nationalistes ? Elles refusent cette dichotomie et voudraient pouvoir donner leur avis librement. Une partie du mouvement féministe est proche de l'E.T.A. et relie la libération des femmes avec celle de la libération du territoire basque.
En conclusion, les femmes étant étiquetées d'un bord ou de l'autre, sur le terrain il leur est très difficile d'agir ".
Norma Marcos nous demande d'éviter d'être manichéennes, car certaines femmes au pouvoir ont eu des actions très contestables.

Gauche : Juliette Minces
Droite : Dominique Saillard 
Chahla Chafiq fait remarquer que la guerre en Iran a fourni pour le régime islamiste l'occasion d' une véritable chirurgie interne, laissant beaucoup de ruines. Les femmes ont vu leurs rêves brisés et de nombreuses opposantes ont péri dans les prisons. La guerre lui apparaît comme une exaspération de l'activité virile.
Une femme dans le public exprime son opinion selon laquelle elle doute de l'intérêt de favoriser l'accès des femmes au pouvoir, celles-ci ayant des valeurs différentes de celles des hommes, elles n'ont aucune chance de les faire adopter par les gouvernements à majorité masculine.
Simone Landry pense que sans poste officiel, les femmes sont beaucoup plus libres pour dénoncer les inégalités. Mais si des femmes acceptent la responsabilité de postes importants, elles ont le devoir d'agir pour la défense des femmes.
Juliette Minces affirme que dans tous les régimes on peut trouver des " kapo-femmes ", des gardiennes femmes, des femmes qui souhaitent que leurs enfants meurent en martyres. L'idéologie frappe aussi les femmes. La haine existe aussi chez elles. Nous devons être très prudentes et très vigilantes car nous portons en nous cette même violence.
Chahla Chafiq déclare qu'il faut se garder d'idéologie et ne jamais oublier que nous luttons contre la guerre et contre la violence.
Marité Mariani répond que l'exercice de la parité donnera le pouvoir de peser sur les choix politiques. Intervention d'une femme dans le public regrettant que l'importance de la parole n'ait pas été évoquée. Refuser la parole et la reconnaissance de l'autre c'est tout simplement nier son existence. Refuser d'écouter les positions de l'autre revient à l'autodestruction. " Oil pour oil et le monde deviendra aveugle "disait Gandhi. L'humanité doit vraiment faire un saut qualitatif.
Marité Mariani souligne effectivement l'importance de la libération de la parole.
Dominique Saillard confirme que l'important c'est l'écoute. Beaucoup de féministes s'impliquent dans un mouvement avant tout non violent mais pour qu'il soit efficace il doit être créatif. Toutefois être non violent demande du courage.
Réflexions d'une femme dans le public : Après les guerres, lorsque le pays se trouve libéré les mouvements de femmes sont toujours écrasés par les hommes. Peut-on échapper aux idéologies ? Peut-on confondre armée et lutte armée ? Les femmes n'ont pas le choix : comment lutter contre le patriarcat puisque les hommes qui l'instaurent sont nos pères
et nos frères ?

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