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TABLE RONDE n° 1
Résistantes dans les guerres de libération et d'indépendance :
quels combats hier pour quelle reconnaissance aujourd'hui ?
Samedi 27 septembre 2003
La modération est assurée par Christiane Passevant, animatrice de " Chroniques rebelles " sur Radio libertaire.
Les traductions français - espagnol sont assurées par Karima Bencheik.
Christiane Passevant rappelle les violences dont les femmes et les enfants sont victimes pendant les guerres : viols, assassinats, transferts de population.Les femmes doivent refuser de subir de tels outrages, de victimes elles doivent devenir actrices de toutes les résistances.
Elle présente les intervenantes :
Lisa Berger, réalisatrice du film " De toda la vida ".
Habiba Djahnine, militante féministe algérienne et réalisatrice.
Solange Goma, de la FFA, militante du réseau " Femmes et changements ".
Rolande Trempé, résistante, historienne et réalisatrice.
Jules Falquet, sociologue et écrivain, auteure de " Izta, la croisée des chemins".

De gauche à droite :
Christiane Passevant, Habiba Djahnine, Lisa Berger

En accord avec les participantes de cette table ronde, Christiane Passevant donne directement la parole à la salle.
Question dans le public : Comment comprenez-vous que l'état de résistance ne tient que pendant les conflits eux-mêmes ?
Habiba Djahnine répond que le phénomène est complexe. En Algérie, beaucoup de femmes ont participé à la guerre, leur engagement a été extraordinaire. Dès 1954, des femmes s'engagent totalement : elles sont considérées comme des terroristes, pourtant les hommes leur imposent un rôle qui reste très limité, elles n'ont aucun pouvoir politique puisque même le droit de vote leur est refusé. Elles ont été poseuses de bombes, elles sont montées au maquis mais comme simples soldats, elles n'ont jamais eu de grades.
Rolande Trempé fait remarquer qu'au Vietnam et en Algérie, il s'agit de combats pour l'indépendance. Il y a une différence avec les guerres " classiques " et la résistance ne se résume pas seulement à la lutte armée, ce serait réducteur. On constate que la lutte des femmes n'est pas reconnue quelle que soit la forme des actions. Après les guerres, l'inégalité des femmes demeure. A la fin de la guerre 1914-18, toutes les femmes qui avaient été employées dans les usines ont été renvoyées dans leur foyer sans aucune reconnaissance, ni compensation.
Solange Goma, observe qu'il faut se battre contre un système et non contre des individus. Dès 1930, les féministes en France réclamaient d'être associées à la vie politique et au cadre administratif du pays. Il a fallu le conflit pour la libération pour qu'elles commencent à exister.

Solange Goma

Jules Falquet, déclare que les divisions sexuelles sont maintenues avant, après et pendant les guerres, les taches sociales dévolues aux femmes restent les mêmes y compris dans les organisations révolutionnaires, les mêmes structures sont reproduites sauf exception. La hiérarchie militaire est toujours stricte. La lutte doit être permanente pour changer cela.
Une intervenante dans le public signale que les femmes vietnamiennes ont obtenu une certaine reconnaissance car elles occupent 25% des sièges à l'assemblée, ce qui fait 110 représentantes. La guerre secrète de manipulation ne peut plus rester masquée. La guerre " classique " est une lutte d'hommes mais on essaie de l'oublier. En temps d'urgence, les femmes se sentent les égales des hommes (protestations dans la salle).
Solange Goma répond qu'après les guerres et les conflits pendant lesquels les femmes ont dirigé des unités autonomes, elles ont pu obtenir une représentation plus importante : la guerre c'est du pouvoir, c'est un rapport de forces. Et lors des négociations de fin de conflit, ce rapport joue plus que jamais. Les femmes n'y ont pas la place qu'elles méritent et qui est le reflet des rapports établis.
Habiba Djahnine relate que pendant la guerre d'Algérie, on a habillé des femmes algériennes en Françaises pour qu'elles posent des bombes, donc à ce moment-là, pas de voile ! Des cellules de femmes ont été créées au sein du F.L.N. A chacune de leur demande, on leur disait : " Ne vous inquiétez pas, vous aurez votre place dès l'indépendance ". Mais dans le maquis, elles n'étaient pas considérées au niveau politique. Pourtant leur engagement était profond, on trouvait même des jeunes filles de seize ou dix-sept ans, mais elles étaient cantonnées à des rôles subalternes, voire mises à l'écart.
Remarque dans le public : En Yougoslavie, guerre de territoire, les combattants font un transfert et le corps des femmes devient " territoire ", d'où les viols répétés dont sont victimes de nombreuses femmes. Leur action n'est pas reconnue, car assurer les repas est considéré comme une " tache naturelle ".

Gauche : Karima Bencheikh - Droite : Jules Falquet
Rolande Trempé déclare que les guerres civiles sont celles où les femmes et les enfants sont les plus maltraités, les plus violentés : ce fut le cas pendant la guerre d'Espagne. Les guerres civiles sont des formes de guerres larvées dont on ne parle jamais.
Solange Goma fait remarquer qu'un conflit c'est un territoire et une autorité. On est placé sous cette autorité. Il faut qu'à la fin l'autorité reconnaisse la part donnée pendant la guerre, et quand se règlent les comptes les femmes doivent y gagner quelque chose. Nous les femmes, nous devons être prises en compte. Si vous êtes ancien combattant, à la réintégration, on vous aide, et c'est là qu'il y a injustice. Et c'est pourquoi, il est important que les combattantes soient recensées en nombre pour qu'elles soient considérées.
Lisa Berger (qui a fait le film sur la guerre d'Espagne) parle du mouvement libertaire féministe. Le mouvement ouvrier s'est mobilisé et en même temps les gens voulaient faire une révolution sociale. Les femmes ont considéré qu'elles devaient y participer, mais cela a seulement été reconnu en 1996. Des femmes ont lutté les armes à la main et en fait les hommes les ont renvoyées à l'arrière où le travail était très pénible.
Rolande Trempé ajoute que, comme les Françaises, les Espagnoles révolutionnaires ont été déportées dans les camps et leurs enfants ont été kidnappés par Franco.
Lisa Berger souligne que beaucoup d'entre elles ont été emprisonnées et que la plupart du temps on les a contenues dans leur rôle traditionnel : faire la cuisine, s'occuper des enfants.Toutefois, il faut dire que certaines femmes reconnues libertaires n'ont pas soutenu les autres.
Rolande Trempé

Remarque dans le public : En Algérie, où se déroule une guerre terroriste souterraine, une femme médecin accoucheur expliquait comment on stérilisait des femmes pour essayer sur elles tel ou tel médicament à leur insu évidemment. De telles pratiques auraient cours dans le monde entier.
Question dans le public : Quel enseignement tirer de tout ce qu'on a vu au cours de ce forum pour les jeunes femmes d'aujourd'hui ? Comment éviter aux femmes d'être leurrées sur la reconnaissance de leur citoyenneté active dans les combats ? Car les femmes n'ont aucune reconnaissance citoyenne, aucun droit politique pour participer aux décisions qui restent une affaire d'hommes. Nous sommes toujours " instrumentalisées ", c'est une prise de conscience douloureuse à faire et à faire passer. Avant de servir dans un maquis, il faudrait établir un contrat, sinon les femmes n'ont pas toujours intérêt à participer aux guerres de libération, pensons par exemple aux Iraniennes.
Christiane Passevant répond qu'en général les hommes récupèrent le pouvoir et que les femmes n'ont pas le choix, c'est également le cas en Palestine.
Habiba Djahnine parle de la nouvelle guerre d'Algérie qui a déjà fait deux cent cinquante mille morts. Les exactions contre les femmes sont abominables : on enlève, on assassine des femmes engagées. On revient toujours à la symbolique du voile, en 1965, Il y a eu une manifestation de femmes, la première après l'indépendance de l'Algérie, au cours de laquelle des femmes ont retiré leur voile et l'ont jeté à la porte de l'assemblée nationale, instance qui légifère sur les lois du pays. Le mouvement des femmes depuis le début s'est posé en face à face avec le pouvoir algérien, une façon de lui dire nous voulons maintenir nos acquis, nous ne voulons pas retourner au fourneau. Les femmes ne se laissent pas faire. Des progrès avaient été obtenus mais l'islamisme a replongé les femmes dans une contestation sans structuration. Des femmes ont été enlevées, violées et dépecées. Leur but atteindre cette " matrice ", la contrôler. C'est pourquoi l'islamisme s'attaque aux femmes et perpétue des viols collectifs pour continuer à contrôler le corps de la femme. Le vécu des femmes est horrible pourtant ce sont elles qui produisent au quotidien les gestes vont sauver l'Algérie.
Solange Goma prend l'initiative. Je suis Africaine, Congolaise et membre de plusieurs associations françaises déclare-t-elle. En Afrique centrale, la condition de la femme est différente : les femmes de mon pays sont libres de leur corps, elles peuvent avoir trois ou quatre maris différents jusqu'à l'âge de soixante ans. Mais la guerre a installé des pratiques odieuses et pour avoir la vie sauve les femmes doivent céder leur corps : " c'est où vous voulez, quand vous voulez ". Sous la menace des armes sans survie parfois, des mères ou des grands-mères ont été forcées à des relations sexuelles avec enfants ou petits enfants. Alors ce qui est attaqué c'est notre mental et c'est cette destruction mentale qui nous inquiète car l'avenir devient quelque chose d'impossible à vivre. On cache au monde la vérité de l'Afrique centrale. Rien qu'en août 2000, plus de mille femmes ont été violées à Brazzaville.
Pour clore cette table ronde, on nous demande de relayer l'appel d'Andrée Michel, lancé en avril 2003, de ne pas suivre la logique américaine de canaliser de plus en plus de ressources vers les budgets militaires. Le budget de la défense pour l'Europe passera de 160 milliards d'euros à 185 milliards d'euros. Nous protestons contre ce détournement qui crée la mort.

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